Un myth maker nous conte son métier

Rite tribal d'autochtones

Crédit photo : ianknabel66

Retranscription de l’interview de Sylvain, myth maker

Carole : Sylvain, je te remercie d’avoir accepté de nous parler de ton métier, tu es myth maker, alors ça c’est la version en anglais, en français ça donne quoi ?

Sylvain : En français, ça donne, ben je ne pense pas qu’il y ait de traduction en tant que telle, surtout que je travaille pour des entreprises avec des board qui parlent anglais, donc la notion de myth making, ça parle assez rapidement mais si on faisait la traduction, c’est le constructeur du mythe, souvent autour de la marque.

Carole : D’accord…

Sylvain : Moi de formation, je suis anthropologue, donc j’ai une formation en anthropologie sociale et culturelle et je me suis beaucoup intéressé à tout ce qui est anthropologie symbolique, ç’est-à-dire les rites de manière générale, les rituels qui permettent de perpétuer un mythe, c’est-à-dire une histoire qui va s’incarner dans le rite ; ça permet d’activer si tu veux une croyance, une histoire dans l’éducation d’une population, souvent attachée à l’origine ou à la finalité ; enfin il y a des choses assez essentielles là-dedans mais les mythes, c’est par exemple basiquement la Bible, c’est un mythe, et ce mythe, on lui donne vie à travers le rite, sinon, c’est une histoire qui va progressivement perdre en écho auprès des populations au fil des années.

Carole : Ah oui d’accord…

Sylvain : Et donc le mythe, les fêtes religieuses permettent de réactiver ce mythe et de l’incarner dans les individus de façon à ce qu’il prenne vie, qu’il prenne sens et qu’il apporte des réponses, souvent autour de l’autochtonie, des rapports à « qui je suis », « qui je deviens », la vie après la mort etc., toutes les réponses un peu angoissantes, en tous cas, qui ont besoin de…

Carole : Existentielles ?

Sylvain : Voilà, existentielles pour l’individu. Et je me suis rendu compte que ces questions, avec la perte de croyance, la perte de religiosité d’une certaine manière, ben elles étaient toujours là, elles étaient en suspens, par contre qu’elles n’avaient plus de véhicule. Et je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose qui prenait un peu le relais, c’était les marques. C’est-à-dire que l’investissement qu’on pouvait avoir dans les marques, les marques courantes, il y avait une vraie croyance, il y avait un vrai investissement émotionnel.  Quand les gens achètent des produits, ils n’achètent pas uniquement des produits avec des usages mais ils achètent beaucoup de croyance, il achètent beaucoup de sens.

Carole : D’accord, est-ce que tu pourrais nous donner un exemple ?

Sylvain : En gros, tiens prenons la marque Nike, c’est un basique mais…elle a construit toute sa politique de communication autour du mythe du héros. C’est-à-dire se transcender et développer presque des aptitudes surhumaines autour de ses vêtements, de son textile. Donc on est sur le mythe du héros, le mythe du héros, ça apaise toutes les angoisses qu’on peut avoir dans la vie de manière générale en disant  » ben finalement les épreuves, je vais les surmonter grâce à cette marque. Je vais surmonter « . Donc finalement on est sur un mythe qu’on appelle ordalique, l’ordalie c’est à dire qu’on surmonte les épreuves et tout ce qui « ne tue pas » grandit. Finalement on brûle l’identité qu’on était avant pour accéder à une autre identité.

En gros aussi, ce qu’on peut dire par rapport à la culture dans laquelle on vit aujourd’hui c’est que dans les cultures dites traditionnelles, eh ben il y avait beaucoup de rites de passage qui étaient aussi portés par des mythes. Le rite de passage, ça permet justement de scander un petit peu la vie de façon à lui donner des fins et des renouveaux un peu à chaque fois, qui permet d’avancer. Sinon en est dans une…il y a un sociologue qui parlait un peu de cet état qu’on appelle l’adulescence qui est un peu… un état où l’adolescence perdure, on ne passe jamais vraiment à l’état adulte. Avant dans les sociétés, y avait le mariage, y avait la communion, il y avait des étapes comme ça et dans les sociétés traditionnelles des trucs parfois même un peu violents pour le corps qui font qu’on passe au statut d’homme dans son registre émotionnel. Et donc toutes ces étapes là aujourd’hui, elles sont soit édulcorées soit elles n’existent plus. Et les marques peuvent aussi participer à créer ce genre d’étapes, donc à créer un système de croyances, à créer un système d’histoire que les gens vont se raconter et qu’on construit autour de tout le marketing, aussi bien dans la campagne de communication que dans la conception des produits.

Et ces mythes, on les retrouve aussi à l’intérieur des entreprises, parce qu’on travaille aussi dans le myth making à la construction du mythe de l’entreprise, en respectant bien-sûr l’origine du fondateur, de la fondation de l’entreprise, mais en gros, on sent que les gens sont beaucoup plus attachés à une entreprise à partir du moment où il y a un mythe fondateur qui va continuer à se perpétuer, ç’est-à-dire à créer ce qu’on appelle aussi une « reason why », c’est-à-dire que je suis dans cette entreprise pour quelque chose, ç’est-à-dire y a un vrai sens, ça répond à une quête de sens.

Carole : D’accord, donc ça s’adresse autant au consommateur, au client, au salarié d’une entreprise ou d’une structure…

Sylvain : Tout à fait.

Carole : Parce que j’imagine que…alors là tu parles de marque, d’entreprise mais est-ce que ça s’adresse aussi à des partis politiques, des institutions, des fondations, associations etc. Est-ce que tu as ce genre de clients ?

Sylvain : Je ne le fais pas mais ça pourrait se faire. On le voit aujourd’hui, même les grands partis politiques, dans la manière dont…dans ce qu’ils affichent, on est sur des grands mythes, soit le mythe de l’autochtonie, soit parfois le mythe de l’apocalypse, si ça ne change pas, tout va se détruire, enfin voilà, ils mobilisent ce registre de sauveur, enfin y en a beaucoup… Et souvent, ce sont des partis un peu populistes aussi, ça mobilise les foules. L’idée en fait, d’un point de vue éthique, parce que c’est une question que je me suis posée, c’est dans quelle mesure créer un mythe participe à manipuler d’une certaine manière. Alors…

Carole : Oui…

Sylvain: Oui c’est normal. Alors j’ai eu un professeur d’anthropologie qui m’a profondément marqué, lui était spécialisé en consommation, il s’est rendu compte que finalement l’esprit humain, eh ben il a besoin de se mobiliser, de créer de la croyance, il a horreur du vide. Donc il va se porter sur des éléments de consommation courante et sur ce que ça représente pour lui, comment il va se l’approprier en termes de sens, de croyance, d’histoire, de storytelling ou de mythe. Et donc à partir du moment où ça va…y a des produits qui peuvent aider aussi, je veux dire on est entourés, la conception, l’artisanat aussi avait cette fonction là . Après moi je n’interviens ni dans la cigarette, ni dans les alcools, ni dans les produits qui sont un petit peu suspects au niveau des enfants par rapport à l’alimentation etc. mais le reste, à partir du moment où c’est un jeu, et de toute façon une marque, à un moment elle va répondre justement par l’histoire qu’elle va raconter à un besoin d’un consommateur, d’un « consoacteur » comme on l’appelle parfois, et quand l’histoire ne va plus lui parler, il va changer, il va s’orienter vers quelque chose d’autre. Donc il en garde toujours les rênes en fait, il n’y a pas de vraie manipulation. Tu proposes une histoire et si cette histoire est en résonance avec ce dont tu as besoin à ce moment là, tu vas t’orienter vers ce produit plutôt qu’un autre.

Carole : Bien-sûr…, alors tu parlais de storytelling et c’est marrant parce qu’il y a quelques semaines, j’ai écrit un article sur le métier de storyteller. Il semblerait qu’il y ait carrément des points communs entre le métier qui est le tien et le métier de storyteller. C’est quoi les différences en fait ?

Sylvain : Alors en gros, ça se rejoint. Juste le storytelling c’est quoi, en gros, c’est l’idée que la communication, elle ne passe pas avec la dimension cérébrale des gens, c’est-à-dire l’explication, elle passe avec ce qu’on appelle parfois l’hémisphère droit…

Carole : L’émotion…

Sylvain : Voilà, sur le registre de l’émotion, de l’histoire, des sensations, enfin plein de choses. Et donc ils se sont rendus compte que le pouvoir de communication était beaucoup plus important autour de l’histoire. Et après, y a plein de choses au niveau des candidats en politique hein, ça le storytelling.… La différence avec le myth making, c’est que le myth making c’est un storytelling un peu plus poussé au sens où tu as une bonne connaissance des archétypes et des mythes et donc dans l’histoire tu vas raccrocher des dimensions mythiques qui sont assez limitées finalement parce qu’on les retrouve aussi bien dans les mythes grecs que dans la Bible etc. Et ce sont des processus, je t’en parlais tout à l’heure un peu,  de l’ordalie, de l’autochtonie, de l’identité aussi, de l’identité masculine, par où elle se construit, par où elle passe, l’identité féminine également, c’est toutes ces histoires là, le rapport au père, le rapport à l’autorité etc., comment on devient homme, comment on devient femme. Toutes ces dimensions là que tu mobilises en fait parce qu’elle sont à l’état…comment dire…storytellées, racontées dans les mythes mais en fait quand tu les décortiques, tu trouves parfois la même architecture dans la Bible hébraïque que dans la mythologie grecque.

Carole : Oui…

Sylvain : Tu vois, c’est que ça répond à des fondements humains, qu’on retrouve aussi dans l’approche jungienne avec les archétypes etc. Donc c’est juste raccrocher ça. La dernière fois j’ai travaillé sur une entreprise qui s’est développée énormément, qui était partie d’une petite entité et à coups de fusions elle avait bien grossi et la perte du fondateur a été vécue difficilement et…assez rapidement, tel qu’ils m’en parlaient , je faisais des entretiens et ils me parlaient de sa grande barbe, sa stature etc. Et on a eu apparu comme ça de manière inconsciente un mythe un peu abrahamique, c’est-à-dire Abraham, le père fondateur. Et on a travaillé ensuite sur le phénomène de continuation du mythe fondateur avec les valeurs qui étaient les plus fortes et en indiquant, en trouvant aussi des gens qui pouvaient un peu plus l’incarner au sein de l’entreprise, par un discours, par une posture de façon à le faire vivre et à le faire continuer.

Carole : D’accord et concrètement, le travail que tu as fait par exemple avec  cette entreprise là, il s’est matérialisé comment ?

Sylvain : Alors ça se matérialise  avec beaucoup de communication. Déjà à quoi ça sert ? Ca sert en entreprise par exemple, à recréer de l’appartenance, à recréer du lien et indirectement en récréant de l’appartenance, ç’est-à-dire se sentir appartenir, la productivité s’en trouve modifiée. Changée. Les gens ont plus l’intérêt, le goût à travailler, ils ont l’impression entre guillemets de servir une cause, d’appartenir, on est dans des logiques communautaires, de partage de valeurs et de culture commune, donc ça fait du bien à l’humain et ça fait du bien à l’entreprise.

Carole : Bien-sûr…

Sylvain : Ca passe par quoi, ça passe par une politique de communication ; ça passe par une approche qui va être sémiotique.Sémiotique c’est-à-dire que tous les signes vont aller dans le même sens. On travaille sur différents supports de communication à l’intérieur, il faut qu’ils aillent dans le même sens et aussi ensuite on va travailler sur les …pas les commandements mais les…

Carole : Une charte ?

Sylvain : Un peu une charte qui dit les interdits et les obligations au sein de l’entreprise, qu’ils vont porter. Et peut-être progressivement ils vont…, enfin  au début ils sont considérés comme des contraintes extérieures mais progressivement, ce sont des choses qui vont s’intégrer, qui vont devenir presque des réflexes. Et qui vont porter un peu cette culture avec ce mythe fondateur et qui vont perpétuer ça, créer de l’appartenance, créer du bien-être dans l’entreprise.

Carole : Créer de l’adhésion ?

Sylvain : Oui, créer de l’adhésion.

Carole : Et là la commande c’était pour l’interne ?

Sylvain : Oui c’était pour l’interne mais c’était aussi une logique de productivité, par rapport à un turn over qui était important, voilà c’était aussi…

Carole : D’accord il y avait plusieurs enjeux.

Sylvain : Oui il y avait plusieurs enjeux. Et puis une autre fois c’était aussi par rapport à une culture d’entreprise qui était  apparemment inappropriée par rapport à la conjoncture. Autant cette culture était appropriée pour une petite entreprise mais l’entreprise ayant grossi, la culture de l’entreprise devenait inappropriée, on était dans une culture un peu savante, où tout le savoir restait à l’intérieur, on était dans une perspective que j’ai appelé moi une culture savante, c’est-à-dire qu’il y avait un manque d’ouverture sur l’extérieur. Et là avec la prise de plus en plus d’importance il fallait s’ouvrir et développer une caste que moi j’ai appelé la caste de guerriers qui étaient plus des commerciaux et qui étaient en fait totalement dévalorisés. Donc leur redonner beaucoup plus de poids, de valeur au sein de l’entreprise plutôt que les clercs et les savants qui étaient à l’origine donc il y avait un changement culturel cette fois-ci à faire avec introduction de nouvelles croyances et faire évoluer le mythe également.

Carole : D’accord, et alors toi, tu travailles en indépendant ?

Sylvain : Oui

Carole : Mais est-ce que tu peux être rattaché à une structure ou tous ceux qui pratiquent ce métier le font en indépendant ?

Sylvain : C’est de l’indépendance, c’est une forme de consulting en fait. Après, ce qu’il y a, c’est qu’à l’intérieur des entreprises, je forme certaines personnes plus longtemps pour qu’eux développent et continuent un peu le travail en interne, qu’ils soient des ambassadeurs.

Carole : D’accord…

Sylvain : L’idée c’est d’arriver, c’est comme un travail un peu thérapeutique, à un moment, il faut que tu puisses reculer et que le système fonctionne de lui-même.

Carole : D’accord, et depuis combien de temps tu fais ça ?

Sylvain : Cette approche en myth making ça fait à peu près 8 ans que je fais ça.  C’est une option parmi différentes activités mais c’est une option que j’apprécie particulièrement en fait.

Carole : Oui, et justement, qu’est-ce que tu aimes dans ce métier là ?

Sylvain : Ce qui m’intéresse, c’est aller au-delà de l’évidence déjà. C’est-à-dire que les gens ne se rendent pas compte mais…parfois on a l’impression qu’on fait les choses par habitude mais moi je ne crois pas à la notion de ce que l’on appelle l’homéostasie c’est-à-dire que l’habitude n’existe pas. S’il y a une habitude, c’est qu’il y a une croyance, une motivation qui n’est pas toujours conscientisée mais qui reste là et qui fait que ça se maintient. Sinon les choses évoluent. Donc première chose qui m’intéresse, c’est d’aller voir derrière quelle est l’histoire que les gens ses racontent, quel est le mythe auquel ils se rattachent, quels sont les bénéfices parfois secondaires parce que parfois l’entreprise va mal mais on ne comprend pas pourquoi les choses ne changent pas pour qu’elle aille mieux mais il y a des bénéfices secondaires et pervers qui ne sont pas immédiatement identifiables à la conscience. Donc voilà, c’est aller voir à travers les histoires que les gens vont me raconter à partir d’entretiens un peu approfondis ce qu’ils me racontent derrière. Quelle est la culture, on parle même d’infraculture, c’est-à-dire que la culture n’est pas immédiatement perceptible, comme l’infraconscience, il faut plonger dans les profondeurs, c’est la sociologie des profondeurs de cette entreprise pour comprendre commet elle fonctionne. Et dans la marque également c’est pareil, dans toutes les marques c’est pareil, c’est-à-dire qu’on utilise beaucoup d’exercices projectifs pour aller voir derrière, souvent derrière une marque, les iphone, les Apple, les Nike, enfin les marques qui ont un fort investissement émotionnel, il y a une croyance, il y a une histoire que les gens se racontent et à travers cette marque, ils sont porteurs d’une histoire dont ils sont le héros, c’est toujours des perspectives identitaires.  Là j’ai basculé plus sur l’approche marque mais en fait, tout est une question d’identité, c’est « qui suis-je ? » Tout. C’est mon prisme et c’est vrai que…l’employé ça n’est pas qu’un employé. Tu lui rajoutes un supplément d’âme et un supplément d’identité si tu lui dis pour quoi il travaille. Et ce n’est pas le pourquoi causal, c’est le pour quoi finalité, c’est pour quoi, la finalité…

Carole : Le sens…

Sylvain : Le sens, exactement.

Carole : Et toi, ce métier là, par rapport à tes propres besoins et tes propres valeurs, qu’est-ce qu’il t’apporte ?

Sylvain : Déjà il y a une dimension de challenge c’est-à-dire que…en gros c’est quoi, le challenge c’est d’aller chercher ce qui n’est pas de l’ordre du manifeste, de l’évidence. Moi j’adore plonger dans l’âme humaine et aller chercher ses mécanismes, première chose. Deuxième chose ensuite, on est dans une perspective assez jouissive de recherche action. Recherche action, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est-à-dire que je suis universitaire donc je fais beaucoup de recherche, après la recherche action c’est ok on a compris comment tout fonctionnait, comment utiliser les bons leviers les bons mécanismes pour que ça change. Donc il y a un truc un peu de contrôle qui est assez amusant. Toujours dans une perspective de bienveillance, parce qu’il y a tout un truc de ..alors on dit la manipulation, la manipulation, la manipulation, beaucoup de gens emploient ce mot là mais en fait la manipulation, à partir du moment où elle est partout, tout le monde manipule enfin…à partir du moment où tu ouvres la bouche pour parler à quelqu’un, tu vas d’une certaine manière le manipuler puisque tu vas lui envoyer des informations qu’il n’a peut-être pas demandées donc tu vas manipuler son état d’esprit. Tout est manipulation, la manière dont tu t’habilles envoie une image, donc tu vas manipuler l’image que je peux avoir de toi, tout est manipulation. Donc première chose dans ce métier là, la manipulation n’a pas le…

Carole : C’est de l’influence ?

Sylvain : Oui voilà c’est de l’influence et ce n’est pas le côté si néfaste, tout est manipulation. La communication est de la manipulation. Après la manipulation peut être malveillante quand elle va juste être l’intérêt de la personne qui va manipuler au détriment de la personne qui va être manipulée. Mais si on est dans un jeu comme ça, même mes enfants aujourd’hui ils me manipulent, tout le monde manipule tout le monde, tu vois, faut dédramatiser ce truc là. Après pour moi, c’est influencer, amener les gens sur du changement et dans l’idéal, sur du mieux-être. Je pense qu’on est dans une société où les valeurs individualistes sont quand-même assez fortes, où les gens se sentent quand-même assez seuls et comme tu passes près  de 8 heures par jour à ton boulot, autant que ça t’apporte des valeurs ou quelque chose qui soit d’ordre existentiel et pas seulement un salaire.

Carole : Oui bien-sûr, on revient à la question du sens…

Sylvain : Oui exactement.

Carole : Est-ce que dans ce métier là, il y a des contraintes, parce que tu en parles avec passion, tu as l’air d’aimer ce que tu fais mais est-ce qu’il y a des choses moins faciles pour toi ?

Sylvain : Ben ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que l’on est dans des perspectives de conduite de changement. La conduite de changement ben parfois t’as pas toutes les variables, tous les leviers qui te sont accessibles en fonction des gens avec lesquels tu travailles donc parfois il y a de vraies résistances au changement. Comme je le disais tout à l’heure, ce n’est pas de la résistance au changement pour résister au changement parce l’on a peur du changement mais parce qu’il y a des vraies stratégies derrière…

Carole : Il y a des bénéfices cachés.

Sylvain : Exactement, des bénéfices cachés , des stratégies, des bénéfices cachés et pervers et bon, ce n’est pas toujours…, parfois ça prend un peu plus de temps, parfois ça ne fonctionne pas aussi, donc voilà, c’est parfois un peu décourageant mais….

Carole : Ca reste passionnant…

Sylvain : Ca reste passionnant, l’âme humaine en général est un continent. Que tu parles du coca-cola, que tu parles d’un employé dans une banque etc. ça peut paraitre être une petite porte parce que c’est du quotidien, entre guillemets du profane mais quand tu rentres dedans, tu te rends compte qu’il y a du sens, de l’imaginaire, de l’émotion, il y a des projections, il y a plein de choses qui font que c’est une petite porte, je parlais de l’évidence, tu rentres à l’intérieur et pffff, c’est comme si tu rentrais sur un continent avec plein de choses qui sont mobilisées en fait.

Carole : D’accord  et toi tu as fait des études d’anthropologie, est-ce que c’est la meilleure porte, la voie royale pour aller vers ce métier là ?

Sylvain : Alors moi je dirais oui mais je ne connais pas beaucoup de gens qui font la même chose en fait…et la personne qui m’a formé à ça était anthropologue et psychanalyste; Donc il y a cette double approche qui parfois est un peu…tu sais en sciences humaines, il y a beaucoup de chapelles, des prés carrés et lui avait fait cette symbiose, il avait une approche un peu à la Lévistrauss, donc l’anthropologie structurale. Il y’a beaucoup d’anthropologues qui sont plus ethnologues qui sont pour un mode descriptif du quotidien, l’avantage du structuralisme, c’est que tu pars du descriptif mais à un moment tu vas dans les soubassements de la structure, qu’est-ce qui fait que les gens se comportent, agissent et ressentent également comme ils ressentent, donc c’est assez intéressant. Tous les anthropologues ne le font pas.

Carole : Et les entreprises pour lesquelles tu travailles, tes clients, sont plutôt des grosses entreprises ?

Sylvain : Souvent des grosse entreprises, parfois des petites aussi, ça dépend, qui ont vraie problématique mais sinon c’est Les Galeries Lafayette, Samsung, MacDo, récemment c’était Renaud. L’idée de retrouver un mythe un peu fondateur chez Renaud qui était implantée au Maroc alors c’était assez intéressant pour récréer plus que de la francité parce que la France avait une bonne image mais c’était raconter une autre histoire. Voilà, à chaque fois c’est quelle histoire je vais raconter, alors l’histoire je vais plutôt l’ancrer sur la culture mythique locale en fait.

Carole : Et ces entreprises, elles sont très connues et elles connaissent le myth making mais ce n’est pas très connu en fait des entreprises ?

Sylvain : Non, ce n’est pas très connu, souvent elles appellent pour du changement culturel, la notion de mythe arrive à un moment donné quand je leur en parle mais en soi ce n’est pas super vendeur.

Carole : Oui, il ne font pas appel à un myth maker à la base…

Sylvain : Non mais je fais du myth making ! (rires). A un moment donné je vais leur expliquer, là je travaille avec Renaud sur le nouveau Scenic (je balance un petit peu) mais en gros il y a beaucoup beaucoup d’évolutions autour de ce véhicule, ce qu’on appelle l’homologie structurale, c’est-à-dire qu’on retrouve des évolutions autres au niveau de la famille. Donc la famille aujourd’hui elle a changé, appartenir à une famille c’est une autre histoire pour le devenir de l’enfant, la parentalité, la conjugalité, les familles recomposées, toute l’histoire est en train de changer et bien-sûr comme l’histoire change, l’identité aussi est perturbée. J’ai divorcé, « qui suis-je comme parent », je me remarie, « qui suis-je comme parent » vis à vis de mon enfant, vis à vis des autres enfants, les enfants sont dans un monde aujourd’hui un peu particulier dans le sens où ils sont dans l’être ensemble de la famille mais en même temps ils sont dans cet espèce d’ ubiquité symbolique, tu les vois en train de faire des SMS, ils sont en même temp avec les copains sur les réseaux sociaux, donc il y a un vrai grand écart  en termes de présence à l’autre et de présence au groupe, donc tout ça participe à modifier la famille et comment transformer d’une certaine manière le chaos en ordre, c’est-à-dire quelle histoire, pour dire que tout change mais en même temps il y a une ligne directrice qu’on doit reconstruire et moi je suis en train de reconstruire leur véhicule, en termes de communication parce que ça véhicule, par l’image de la famille, l’histoire de la famille qu’est-ce que c’est que la famille aujourd’hui, vers quoi elle doit évoluer en mettant des logiques archétypales en fait.

Carole : D’accord, une dernière question, quels sont les qualité ou talents qu’il faut avoir ou développer du moins pour devenir myth maker ?

Sylvain : (rires) une bonne connaissance des histoires, des mythes et surtout le principal c’est la curiosité. La curiosité, c’est l’envie d’aller, je le dis toujours, au-delà de l’évidence. Déconstruire les évidences, comprendre ce qu’il y a derrière. Aujourd’hui beaucoup de gens se contentent ou prennent pour argent comptant ce qui est dit, mais même dans le discours des gens, quand tu analyses le discours des gens, ils en disent par les mots qu’ils emploient, par les mimiques, par la tonalité qu’ils vont employer en fonction du mot qu’ils vont utiliser, il y a plein de choses qui passent qui sont de l’ordre du non conscient, je ne dirais pas de l’inconscient mais du non conscient qui est actif dans la vie que les gens mènent et ce vers quoi ils vont s’orienter.

Carole : Très bien, merci Sylvain d’avoir partagé tout cela avec nous et moi, je te souhaite une bonne continuation !

Sylvain : Merci !

Pour aller plus loin :

The New Anthropology : le site de la société de Sylvain

Le livre de Georges Lewi : 

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