Quand l’entreprise fait peur aux élèves

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Lorsque j’étais développeur de l’apprentissage, j’ai rencontré une directrice de SEGPA* qui m’a confié la chose suivante : l’entreprise fait peur à nos élèves.

« Ils ne veulent plus partir en stage »

Les élèves de SEGPA, qui sont plutôt en délicatesse avec le scolaire se destinent à  la voie professionnelle. En classe de 4ème et de 3ème SEGPA, ils explorent plusieurs champs professionnels et plusieurs stages sont prévus au programme.

Ces élèves non « scolaires » étaient jusqu’à  présent souvent impatients de partir en stage pour éviter d’assister aux cours. Mais depuis quelques temps, cette directrice a remarqué un renversement de tendance. La majorité de ces élèves préférant aller en cours plutôt que de découvrir le terrain de l’entreprise.

Pourquoi ce renversement ?

Même si l’on ne peut pas dire qu’il s’agit d’une tendance lourde en partant d’un seul exemple, ce dernier a le mérite de nous interroger sur la perception qu’ont les adolescents de l’entreprise et du monde du travail.

Le spectre ou la réalité du chômage 

Nos enfants entendent parler du chômage, difficile de passer à côté… parfois celui-ci est d’ailleurs une réalité pour eux parce que l’un de leurs parents ou parfois même les deux sont au chômage. Quelle représentation peut-on avoir du travail lorsque ses parents n’en ont pas ? Et même lorsque ce n’est pas le cas, comment les jeunes construisent ils leurs représentations du monde du travail ?

Je crois que c’est au travers de notre vécu, à  travers notre discours de parents. Et si ce discours et ce vécu sont difficiles, comment donner envie à  nos enfants d’y aller ? Entre le discours médiatique et le nôtre, y a t-il une place pour l’envie, l’espoir ?

Une étude ** publiée en 2009 par l’OSP, la revue de l’INETOP (Institut national de l’étude du travail et de l’orientation professionnelle) auprès de jeunes en dernière année d’études secondaires en Belgique émet cette conclusion ( je précise que les chiffres du chômage en Belgique et en France étaient sensiblement les mêmes au moment de cette étude) :

« (…) nous pouvons retenir d’une part la malléabilité des jeunes de fin du secondaire face à  l’image que nous leur donnons du monde du travail et d’autre part les conséquences considérables découlant de cette image qu’ils adoptent, conséquences négatives sur tous les plans lorsque c’est une image fermée du monde du travail qui est communiquée aux jeunes. »

Ces chercheurs notent une différence de positionnement selon les profils : « (…) elles (les filles) semblent se sentir plus en danger par rapport au chômage, ce qui se répercute sur leur bien-être psychologique. »

« (…) avoir déjà  réalisé des jobs d’étudiant semble influencer positivement le positionnement et les perceptions des élèves à l’égard du monde du travail. Enfin, le monde du travail apparaît plus fermé aux élèves dont la mère est au chômage qu’aux élèves dont la mère travaille.«  C’est plutôt logique !

Et je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous ce passage qui nous prouve que la peur inhibe la motivation au lieu de l’augmenter :

« (…) notre recherche démontre en tout cas que faire peur aux jeunes en leur présentant un monde du travail fermé a des conséquences négatives. Cette croyance selon laquelle la crainte provoque la motivation au travail, croyance que l’on peut voir poindre dans certaines remarques faites aux jeunes (ex: «Il y a plein de gens au chômage, si tu ne travailles pas plus, tu ne trouveras jamais de boulot »), doit sérieusement être remise en question. Il est intéressant de rapprocher nos résultats du débat sur le lien entre peur et persuasion (Girandola, 2000). Les premières études menées à  ce sujet soutiennent une relation négative entre peur et persuasion. » A BON ENTENDEUR, SALUT !

D’autant que le diplôme ne prémunit plus à  coup sûr du chômage. Il y a un paradoxe : les jeunes font des études de plus en plus longues, les nouvelles générations sont de plus en plus diplômées mais elles ont de plus en plus de mal à s’insérer professionnellement…Je ne plaide pas contre les diplômes, seulement, ceux-ci ne sont plus une garantie absolue contre le chômage. Pour s’insérer sur le marché de l’emploi, il faut désormais certaines compétences que l’on n’apprend pas nécessairement à l’école et un état d’esprit positif.

Certains pensent que le rapport hiérarchique entre parents et enfants tendant à s’estomper au profit d’un rapport plus horizontal, les confidences des parents à  leurs enfants à  propos de leur travail, leurs craintes, leurs doutes, leurs difficultés seraient davantage présents qu’auparavant et source d’anxiété chez les enfants. Cela est possible. Entre s’épancher trop en se regardant sans cesse le nombril et chercher à cacher nos états émotionnels à  nos enfants ou mettre un mouchoir dessus, il y a un équilibre (certes non évident) à  trouver. 

Même si notre discours sur le marché et le monde du travail ne doit pas édulcorer certaines réalités, il doit je crois être optimiste et de nature à  renforcer la confiance que nos enfants ont en eux et en l’avenir. Car celle-ci conditionne leur réussite et leur bien-être.

D’autres raisons peuvent cependant expliquer les difficultés des élèves à  entrer en relation avec l’entreprise.

La difficulté du démarchage

Il est certain que pour la plupart d’entre nous, le démarchage d’entreprises nous fait sortir de notre zone de confort. Nous sommes censés nous transformer, plus ou moins, en petits VRP de nous-mêmes ! Encore faut-il croire en son produit pour bien le vendre ! 😉 Cela nécessite donc une bonne dose de confiance en soi, celle-là  même qui fait défaut à pas mal de monde ! Mais la bonne nouvelle est que les « techniques » d’approche et d’accroche de l’entreprise et la confiance en soi se travaillent ! C’est un apprentissage, par lequel doivent passer les élèves et qui prend nécessairement du temps.

La motivation est par contre une condition sine qua non pour réussir !

Pour aller plus loin sur la question du démarchage, vous pouvez lire Recherche de stage : ce que l’on ne vous dit jamais ».

L’assistanat présumé des jeunes

Cette directrice me disait que ses élèves comptent sur leurs parents pour leur trouver une entreprise pour leur stage. Elle me citait l’exemple d’une jeune fille de 3ème qui souhaitait faire un stage dans un hôpital ou une clinique car elle était très intéressée par le métier de sage femme mais qui ne faisait aucune démarche par elle-même. Résultat : elle a fait un stage à  l’accueil d’une collectivité parce que la maman connaissait quelqu’un…

On entend dire ici ou la  que les jeunes sont assistés, paresseux. J »en ai rencontré beaucoup effectivement qui attendaient de leurs parents ou de moi même que nous leur trouvions une entreprise pour leur apprentissage, mais pourquoi ? Par paresse ? Oui, pour certains. Mais leur problème majeur, c’est la peur, le manque de confiance en eux-mêmes et en leur propre valeur.

Ce qu’ils entendent partout :  » C’est très difficile de trouver une entreprise « ,  » J’en ai fait plein et je n’ai rien trouvé « ,  » Je me suis fait jeter plein de fois  » et qui les décourage avant même d’avoir commencé !

Nos peurs à  nous, parents. Notre propension à  faire à  leur place. Si nous les avons habitué à  tout faire à  leur place, pourquoi s’étonner ensuite qu’ils ne se prennent pas en main pour l’occasion ? Quel message envoyons nous à  nos enfants lorsque nous faisons systématiquement les choses à  leur place ? Qu’ils ne sont pas capables de faire les choses par eux-mêmes.

Nos enfants ont besoin d’être accompagnés mais pas assistés car ce n’est pas leur rendre service. Ils doivent être impliqués et petit à  petit faire de plus en plus de démarches seuls. Comme dans tout apprentissage, nous devons être là  pour les guider et nous effacer petit à  petit. Un défi de tous les jours, je vous l’accorde.

J’attends vos témoignages ! 😉 Comment vos ados perçoivent-ils le monde du travail ?

* Section d’enseignement général et professionnel adapté
** « Perception de la perméabilité du marché du travail chez les jeunes en fin de secondaire », OSP, 2009.

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