L’IKIGAÏ PEUT-IL ET DOIT-IL REMPLACER LE TRAVAIL ET L’EMPLOI ?

IKIGAÏ
Crédit photo : Sanshiro

Okinawa, mon amour

Savez-vous ce qu’est l’ikigaï ? C’est un concept japonais signifiant « raison d’être » ou « joie de vivre » et qui peut être défini aussi comme « bonne raison de se lever le matin »….ça fait rêver n’est-ce pas ? 🙂

On l’associe fréquemment à l’île d’Okinawa, dont les habitants, on le sait, détiennent des records mondiaux de longévité, dont certains prétendent, non sans raccourci, qu’ils seraient dus à l’ Ikigaï. C’est devenu une méthode de coaching, une méthode pour trouver sa voie, sa raison de vivre et de se lever le matin, le but, vous l’aurez compris, étant d’être heureux !

Pour en savoir plus sur cette méthode, je vous renvoie vers ce témoignage « Ikigaï : ce test japonais a changé ma vie (en mieux) » du blog L’étudiant Malin (blog qui pourrait servir par ailleurs à vos enfants s’ils sont étudiants).

Cette méthode est utilisée pour, entre autres, trouver une activité réménératrice qui nous ressemble, pour s’orienter avec justesse.

La question du sens du travail

La plupart des jeunes aujourd’hui, aspirent à trouver du sens et de l’épanouissement dans leur activité professionnelle. Peut-être peuvent-ils s’inspirer de cette méthode pour trouver ce qui les fera se lever le matin ?

Mais qu’ai-je voulu dire à travers ce titre doucement provocateur, l’ikigaï peut-il remplacer le travail et l’emploi ?

Cela dépend de ce que l’on met sous les termes « travail » et « emploi ». Certains les confondent mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

Stiegler, Jacquard et Attali

Si l’on considère comme Bernard Stiegler l’emploi comme « ce qui est sanctionné par un salaire »1 et qui équivaut pour lui la plupart du temps à la standardisation, à la dépossession de l’individu qui devient un automate décérébré, un esclave moderne, alors oui, mieux vaut que l’emploi disparaisse pour laisser place à un modèle plus humainement acceptable !

C’est de toute façon ce qui est en train de se passer, à cause de la déferlante de l’automatisation. D’aucuns disent que les postes créés dans le digital ne compenseront pas ces pertes, loin s’en faut (ce qui n’est peut-être pas le discours dominant car anxiogène pour la plupart d’entre nous).

Pour lui, cela peut constituer une opportunité car cet emploi salarié a détruit le travail depuis 2 siècles.

En disparaissant, il peut laisser place au retour de ce qu’il nomme le « vrai » travail, c’est-à-dire « ce par quoi on cultive un savoir, quel qu’il soit, en accomplissant quelque chose »2

Le travail, pour lui, c’est ce qui permet l’individuation, l’épanouissement de chacun dans sa singularité, au bénéfice de la collectivité.

C’est ce qu’appelait de ses vœux également Albert Jacquard en 1999. Dans cette vidéo, il explique, lui, que c’est le travail qui devrait disparaître. Mais il n’y a de contradiction qu’apparente entre Bernard Stiegler et Albert Jacquard. Tout simplement parce que la définition du travail de ce dernier est quasi celle que donne Bernard Stiegler de l’emploi. Le travail est torture. Si le travail est fait par les robots, tant mieux clame t-il. A la condition cependant qu’il soit remplacé par un projet humain. C’est-à dire par la participation de chacun à la construction des autres.

C’est le projet de société et d’économie contributive ou collaborative qui est appelée de ses vœux par Bernard Stiegler.

Autrement dit, même s’ils n’utilisent pas les mêmes mots, leur vision est très similaire. Dans ce modèle, plus de chômeurs, qui sont, pour Albert Jacquard, privés d’un rôle dans la société, il les appelle les Zantros (les personnes en trop, horrible  ;-(

"Le pire, c'est l'acceptation d'une vie virtuelle par un nombre de plus en plus grand de gens"3

De Zantros notamment. D’employés. Vivre par procuration. A travers les écrans. C’est tellement vrai…

Se divertir pour oublier qu’on va se lever le lendemain matin pour…quoi déjà ?

Quant à Jacques Attali, il nous dit également, arrêtons de subir, soyons créateurs de notre propre vie car nous n’en avons qu’une et elle est courte.

Il développe l’idée, que, face à cette baisse du salariat annoncée, nous devons devenir entrepreneurs de notre vie.

« Être entrepreneur de sa vie », cela veut d’abord dire que notre vie est notre première entreprise. Que l’on se doit de plonger en soi pour comprendre ce dont on a vraiment besoin. »4

Ne s’agirait-il pas de trouver son Ikigaï ? 😉

« (…) penser en permanence à ce que l’on peut apporter non pas de différent, mais de singulier. Chacun d’entre nous à une singularité à exprimer- le tout est de se donner l’occasion de le montrer. »5

Alors j’ai lu ici ou là que cette pensée revenait à prôner l’individualisme… mais je ne crois pas, au contraire. Trouver son ikigaï, c’est bon pour l’individu et le collectif ! Et d’ailleurs, ça ne peut pas se faire sans les autres !

 « Car ce que les gens attendent, en réalité, ce n’est plus seulement un travail, un salaire, mais qu’on les aide à devenir soi. On va plus que jamais avoir besoin de gens qui nous orientent, de conseillers d’éducation, de coachs… »6  

Ah bon ? Tant mieux ! 😉

Il mise tout (enfin pas tout…) sur la formation à devenir soi :

« Je défends l’idée de la formation des chômeurs, et plus précisément d’une rémunération qui leur serve à se former à devenir soi. C’est un travail méritant salaire, car il est profondément utile à la collectivité. »7

Utopie ?

Alors tout cela peut sembler très théorique, très utopique, la fin de l’emploi ou du travail entendus comme dénégation de l’individu. Mais le sens de l’Histoire ne consiste t-il pas à libérer l’Homme de ses servitudes ? Est-il anormal d’essayer de créer d’autres modèles du vivre ensemble ?

Emploi et travail constituent une préoccupation sociale majeure, à l’heure de l’automatisation grandissante et du chômage de masse.

Et concrètement, pour des parents, cette préoccupation se décline par ces questions : quel avenir pour mon fils/ma fille ? Quels seront les métiers de demain ? Comment le (la) préparer au mieux à s’insérer dans le monde professionnel ?

La formation semble plus que jamais être un rempart au chômage, qu’elle soit initiale ou continue. Alors quelles sont les bonnes études à choisir ? Etc., etc.

Que sera l’avenir, quel modèle remplacera celui d’aujourd’hui ? La prophétisation de l’arrêt du salariat, la précarité érigée en dogme auront-elles lieu ? Serons nous tous des intermittents, comme certains le redoutent alors que d’autres finalement l’espèrent ? Nous ne le savons pas et même les experts prospectivistes ne peuvent le prédire avec certitude. Cela dépend évidemment de choix politiques.

Et l’orientation alors ?

C’est aussi l’affaire de la société civile. C’est aussi notre affaire à nous, parents, éducateurs, orienteurs…L’éducation se doit, plus que jamais, d’apprendre aux enfants à être acteurs de leur vie, créatifs, confiants. Elle doit leur permettre de trouver leur Ikigaï, pour leur propre bien et celui de la collectivité.

Les jeunes ont besoin de sens ? C’est parfait ! Qu’ils gardent ce besoin, qu’ils s’en emparent, qu’ils créent de nouvelles façons de travailler et de vivre ensemble, qu’ils mettent leur énergie au service de la transformation de la société ! Surtout, qu’ils ne perdent pas leur âme dans le travail !
Notes

L’avenir du travail par Albert Jacquard, vidéo, 1999

 1,2 L’Emploi est mort, vive le travail ! Bernard Stiegler, préface d’Ariel Kyrou, p.34

 4,5,6,7 Jacques ATTALI : « L’idée que tout le monde soit salarié n’a plus de sens. », Le figaro Madame

Critique de « L’avenir du travail », par Jean Zin, Agora Vox

« Ikigaï : ce test japonais a changé ma vie (en mieux) », blog l’Etudiant Malin

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3 comments / Add your comment below

  1. Bonjour à vous
    Le chômage de masse vient surtout du manque de formation des non-qualifiés, des organismes de formation qui sont davantage des aspirateurs à subventions que des chevaliers anti-chômage et de l’inéquation entre les besoins des entreprises en recrutements et les niveaux de qualification des candidats. L’Allemagne, pour ne parler que de l’Europe, est championne en équipements robotisés, pourtant elle est au plein emploi. Il faut dire qu’elle exporte plus qu’elle n’importe, la situation de la France est bien différente bien que ses exportations ont augmenté plus que ses importations depuis un an

  2. Bonjour,
    Merci Carole pour cette réflexion !
    Je la partage, et à mon avis elle va dans le sens de la création d’un revenu de base universel pour au moins libérer les humain.e.s de la peur de manquer des éléments de base de l’existence, libre à chacun.e ensuite de poursuivre ou pas la quête de « plus d’argent »…

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